Interroger la culture libérale du pouvoir (Mamadou SY Albert)

Les Présidents de la République Abdoulaye Wade et Macky Sall, ont conduit respectivement les alternances de pouvoir en mars 2000 et en mars 2012. Tous les deux se réclament du libéralisme. À la lumière de l’exercice du pouvoir étatique au cours de ces vingt dernières années, la culture libérale du pouvoir étatique semble être en rupture profonde avec les fondements de l’idéal politique et de la culture socialiste du pouvoir sous les règnes des régimes socialistes.

Le premier Président de la République du Sénégal, Léopold Sédar Senghor entre 1960 et 1981, est à la fois un homme de culture et un acteur politique privilégié par son expérience hexagonale et nationale, par ses capacités théoriques à penser un projet de société propre au Sénégal et au continent africain.

C’est probablement la fusion en Senghor de cette culture politique qui a nourri la Négritude et la Civilisation de l’Universel qui aura fait de l’homme un Président-poète. Elle a ainsi tenté de transposer la poésie dans le champ de la gouvernance politique. Les affaires de l’État avaient une connotation singulière dans la conduite des affaires publiques et des institutions républicaines. Elles prenaient le dessus pour ne pas dire constituaient une sur priorité sur le parti, les intérêts des groupes et les clans. Cette forte conviction de la responsabilité publique se traduira dans la construction méthodique de l’État central, de la République laïque et de la démocratie. Un mouvement de la pensée et d’action par le haut et par l’exemplarité.

Le successeur du Président de la République Léopold Sédar Senghor, Abdou Diouf, est un administrateur civil. Il n’en reste pas moins vrai que ce dernier a été façonné par cette culture du pouvoir étatique de son prédécesseur et maître à penser. Un legs conservé et préservé. Le Président Diouf sera un Président de la République froid, sans état d’âme quand il fera face à des affaires partisanes. La grande bataille politique qu’il mena contre les puissants barons de la formation socialiste témoigne sa volonté de mettre fin à l’influence des intérêts de groupes constitués durant des décennies dans la conduite de son parti et de l’État. Le Président Diouf a eu une culture du pouvoir inscrite dans la dynamique de la séparation de l’État et des intérêts privés.

La première alternance politique survenue en mars 200 marque un important tournant politique et culturel du Sénégal. L’ancien chef de l’opposition sénégalaise, Me Abdoulaye Wade, est porté enfin à la tête de l’État. Un homme politique averti par son expérience intellectuelle et politique de l’exercice du pouvoir, et des luttes contre les abus multiples du pouvoir et de l’influence des intérêts partisans. Le Président en exercice est un libéral.

Le Président Abdoulaye Wade a le mérite de penser le libéralisme au Sénégal et de le mettre en œuvre. Il ne doit rien au Président Senghor, son rival éternel, dans le domaine doctrinaire et idéologique. Les affaires privées, sous le règne du Président Abdoulaye Wade, vont  toutefois revêtir un cachet historique inattendu sous le régime de la première alternance. La vision étatique et l’approche socialiste du développement sont portées par l’État-Providence. Les relations entre le service public et le secteur privé sont placées sous l’influence des politiques publiques et des intérêts fondamentaux de l’État. L’État est l’agent principal du développement. Le maître à penser du libéralisme a une approche et une vision qui vont dans le sens de la rupture avec le modèle étatique post- colonial socialiste, trop rigide et contre-productif.

Le chef libéral est, sous ce rapport, pour la promotion et le développement des affaires privées et du secteur privé. La culture libérale du pouvoir serait dans ses fondements culturels et idéologiques plus propice au développement des affaires privées et des opérateurs privés nationaux et internationaux. L’entreprise privée est d’ailleurs placée au centre de la croissance et de la création des emplois. Cette approche du privé nourrit évidemment les possibilités de l’enrichissement rapide de responsables politiques libéraux et de certains opérateurs privés nationaux proches du pouvoir. Le Sénégal compte désormais des acteurs politiques se transformant subitement en des milliardaires en moins d’une décennie. Ils sortiront de nulle part, sinon des entrailles de l’exercice du pouvoir.

Ce phénomène national se répandant, aurait été impensable sous la conduite des affaires de l’État  par les Présidents Senghor et Diouf. On ne peut nier le fait que des opérateurs privés, des responsables politiques et des cadres se soient  enrichis sous le pouvoir étatique socialiste. Ce phénomène était marginal, si on le compare à ce qu’il devient sous les deux dernières alternances politiques.

L’enrichissement des acteurs politiques est, à la limite, devenue une donnée sociologique et culturelle. La politique n’est plus simplement un sacerdoce et des convictions.

La deuxième alternance est ainsi plombée par cette culture du pouvoir étatique, et sa conduite subordonnée à la quête de l’argent public. L’affaire du pétrole, du gaz, de l’or et les détournements des deniers publics, sans oublier naturellement les marchés publics octroyés de gré à gré, constituent des indicateurs manifestes de la portée de la culture libérale du pouvoir. L’État est désormais au service des affaires privées et des affairistes de la politique. L’exercice du pouvoir étatique tel que perçu par la culture libérale de l’État, a ainsi, pour fondement politique et pour finalité, la culture de l’enrichissement et de l’accaparement des richesses nationales. L’envie constante d’être riche est à la frontière entre le pouvoir étatique et le marché public, convoité par l’opérateur privé national et/ou  international.

Mamadou SY Albert

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